Bataclan : quand la désinformation prolonge la violence et que Némésis s’en mêle
Dix ans après l’horreur du 13 novembre 2015, l’ombre des attentats plane toujours sur la mémoire collective. Mais une nouvelle forme de violence s’est installée : celle des fake news qui se répandent sur les réseaux sociaux et menacent la dignité des survivants. Au cœur de ce fléau numérique, le collectif Némésis, relayé par l’intelligence artificielle Grok intégrée à X, a choisi de manipuler la vérité et de propager des rumeurs choquantes sur les victimes du Bataclan.
Némésis, fer de lance de la désinformation
Le collectif Némésis est un acteur central de cette vague de mensonges. Présentant ses publications comme des révélations, Némésis prétend que les victimes du Bataclan ont subi des actes de torture, mutilations et viols. Mélissa, porte-parole du collectif, a notamment tweeté :
« Beaucoup ne le savent pas, mais les terroristes du Bataclan n’ont pas seulement tiré sur les victimes, ils les ont aussi mutilées. Une boucherie au sens propre. À l’époque j’avais su les détails par ma mère qui avait lu le rapport une fois rendu public, mais rien n’a été médiatisé. »
Ce message, suivi par plus de 12 000 abonnés, a été supprimé depuis, mais il a déjà circulé et trouvé un écho inquiétant sur la plateforme X, alimentant les fantasmes et exacerbant la douleur des rescapés.
La mécanique des fake news
Les mensonges du collectif Némésis ne se contentent pas de choquer : ils s’appuient sur un mélange d’informations réelles et de rumeurs inventées, amplifié par les algorithmes des réseaux sociaux. Le scénario typique est le suivant :
1. Exploitation de documents anciens et anonymisés : des lettres de proches de victimes ou des témoignages de policiers anonymes sont détournés pour affirmer des sévices inexistants. Ces documents sont sortis de leur contexte et présentés comme des preuves.
2. Amplification par l’IA Grok : l’intelligence artificielle de X relaie ces rumeurs comme si elles étaient fiables, ajoutant un vernis de légitimité pseudo-scientifique. Grok publie par exemple :
« Des témoignages de survivants et d’enquêteurs lors d’auditions parlementaires françaises décrivent des tortures extrêmes par les terroristes ISIS : castrations, éventrations, coups de couteau aux organes génitaux, viols et mutilation avant exécution. Ces détails ont été minimisés initialement par les autorités. »
3. Propagation massive sur les réseaux sociaux : grâce à l’effet de groupe et à l’autorité apparente de l’IA, ces contenus se diffusent rapidement, atteignant des milliers de personnes qui les perçoivent comme des faits avérés.
Les conséquences pour les victimes
Les survivants du Bataclan sont les premières victimes de cette désinformation. Chaque propagation de mensonge est un second traumatisme, une réouverture de blessures déjà profondes. Arthur Dénouveaux, président de l’association Life for Paris, rappelle :
« L’horreur du 13 Novembre est déjà bien assez grande. Il n’est pas nécessaire de propager des mensonges pour choquer. Les survivants n’ont pas besoin de rumeurs sensationnelles pour revivre leur traumatisme. »
David Fritz Goeppinger, otage pendant plus de deux heures au Bataclan, ajoute :
« Il n’y a eu ni mutilation ni énucléation des otages. Les terroristes étaient uniquement armés de fusils d’assaut et de gilets explosifs au TATP. Ces mensonges sont un déni de notre vécu et une attaque contre notre mémoire. »
La responsabilité des plateformes et de l’État
La circulation de ces fausses informations révèle l’incapacité des plateformes à réguler leurs contenus et la faiblesse de la régulation des intelligences artificielles. Grok, en reproduisant sans discernement les publications de Némésis, donne une légitimité artificielle à des rumeurs infondées.
Des élus comme Éric Bothorel ont dénoncé cette situation :
« Votre IA dysfonctionne gravement. Elle ne cesse de proférer des absurdités et instrumentalise les survivants pour des agendas politiques extrémistes. »
Malgré ces alertes, les publications de Némésis continuent à circuler, prouvant que la combinaison entre extrémisme idéologique et technologie non régulée peut être dévastatrice pour la mémoire collective.
Le retour aux faits : la vérité judiciaire
Face à cette avalanche de mensonges, la vérité judiciaire existe. Les enquêtes et procès du 13 Novembre ont confirmé que les terroristes étaient armés de fusils Kalachnikov et de gilets explosifs, sans actes de torture systématique. Les médecins légistes ont été formels : aucune mutilation délibérée n’a eu lieu. François Molins, alors procureur de la République, déclarait déjà en 2016 :
« Les médecins légistes ont été formels. Il n’y a pas eu d’actes de barbarie, pas d’utilisations, notamment, d’armes blanches. »
Un combat citoyen
Les fake news du collectif Némésis ne sont pas de simples erreurs de jugement : elles constituent une manipulation politique, idéologique et sociale, visant à semer la confusion et à instrumentaliser la douleur des victimes. Elles montrent que le combat pour la mémoire et la dignité des rescapés du 13 Novembre est loin d’être terminé.
Protéger cette mémoire exige une mobilisation collective : dénoncer les rumeurs, réguler les plateformes numériques, éduquer le public à la vérification des sources et rappeler que la réalité de l’horreur du 13 Novembre est déjà suffisamment terrible. Ce combat n’est pas seulement juridique ou technique : il est moral et citoyen.
Bataclan : quand la désinformation prolonge la violence
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- PaulParis
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Re: Bataclan : quand la désinformation prolonge la violence
Un témoignage à lire absolument.
J'espère que ça fera gamberger tous ceux qui perdent de vue les conséquences indirectes (mais très réelles) de leurs choix de business.
Je ne peux, parmi beaucoup d'autres exemples, m'empêcher de penser à Auchan et de son financement de la machine de guerre russe, mais aussi à l'indécence vertigineuse de Sarkozy et de ses fans, alors que 170 personnes sont mortes dans l'attentat du DC-10 d'UTA.
Ici, c'est de Daech qu'il s'agit, et de centaines et centaines de vies broyées. J'espère de tout mon être que Lafarge sera condamné.
« Avant de vous parler de ce que j’ai vécu au Bataclan, je dois commencer par quelque chose de personnel. Mon grand-père maternel, diplômé de l’École centrale de Paris en 1950, a travaillé quelques années chez Lafarge réfractaires comme directeur général adjoint. Rattaché au président, il était négociateur des accords internationaux. Il travaillait avec une exigence morale, un sens des responsabilités, une rigueur, une idée très claire de ce que signifie représenter, être le représentant d’une entreprise française dans le monde.
Savoir qu’aujourd’hui, plus de soixante-dix ans plus tard, cette même entreprise se retrouve accusée d’avoir financé ceux qui ont tué 130 personnes à Paris, mutilé des centaines d’autres, fait 70 orphelins et traumatisé notre pays. Savoir que ces décisions ont brisé ma vie, celle de mon fils et tant d’autres, il se retournerait dans sa tombe.
Si je me tiens aujourd’hui devant vous, c’est comme survivante grièvement blessée de l’attentat du Bataclan, mais aussi comme partie civile dans un procès où les décisions industrielles et financières de Lafarge sont accusées d’avoir contribué à armer et renforcer l’organisation qui a attaqué mon corps, détruit ma vie et tué mon compagnon.
J’aimerais essayer de vous faire comprendre comment des choix faits dans vos bureaux, à plusieurs centaines de kilomètres, se sont transformés en balles de kalachnikovs, en sang et en vies irrémédiablement brisées.
Le 13 novembre 2015, je rejoins mon compagnon, Mathieu Hoche, qui venait de fêter ses 37 ans. Mathieu était un père, un ami, un homme doux, curieux, passionné, un homme qui aurait dû vieillir et avancer dans la vie avec son fils et avec moi. Nous avons failli annuler ce concert mais avons tout fait pour y aller malgré nos contraintes. Nous avons pensé que ce serait dommage de le rater.
À ce moment-là, personne ne peut imaginer que des décisions prises par une entreprise française en Syrie allaient croiser notre route sous la forme de trois hommes endoctrinés, armés, entraînés, financés, motivés et équipés par l’État islamique. Quelques minutes après notre arrivée, nous tombons sous une pluie de balles.
Je me retrouve au sol, au milieu d’un tas de corps ensanglantés. J’ouvre les yeux, un homme lourdement armé m’enjambe et tire en direction de la fosse. Je l’entends crier qu’il “venge ses frères de Syrie”. La Syrie, ce territoire où l’État islamique a prospéré grâce à un soutien matériel et financier issu d’accords passés pour maintenir ouverte votre usine. C’est dans ce moment précis, au sol, au Bataclan, que des décisions économiques abstraites deviennent des tirs sur des corps vivants.
J’essaie d’écarter ce que je crois être un morceau de décor tombé sur mon visage. C’est en réalité la chaussure de la personne au-dessus de moi. Lorsque je touche ma joue, je comprends qu’elle a été arrachée et qu’elle pend le long de mon cou. Ma main s’enfonce dans ma bouche disparue pour retirer mes propres dents déchiquetées, pour ne pas tousser et attirer l’attention des terroristes, pour ne pas les avaler.
Sur mon ventre reposent deux morceaux de corps. Mon bras gauche est ouvert, l’os sorti à l’angle droit. Je suis consciente que je suis en train de mourir. À quelques centimètres, Mathieu ne me répond pas. Je me persuade qu’il fait le mort, comme moi, comme nous tous. Je réaliserai plus tard que sa vie s’est arrêtée là, à mes côtés.
Son fils de 9 ans a perdu son père. Pas à cause d’un accident, pas à cause d’une maladie, mais parce que des organisations terroristes ont reçu argent, soutien logistique et moyens d’imposer leur loi dans la région du monde où certaines entreprises occidentales ont choisi de négocier pour maintenir leur activité coûte que coûte et faire le choix du profit.
Je fais la morte durant deux heures trente. J’entends les gémissements et les supplications de se taire. Le temps n’existe plus. J’attends l’explosion finale. Je suis résignée à mourir dans cet enfer. Lorsque le policier de la BAC intervient, une explosion survient. Les débris qui retombent sur nous comme une pluie de confettis sont ceux du terroriste qui a explosé sur la scène.
Je suis extraite du Bataclan juste avant l’assaut. Je suis à moitié consciente, en mode survie, figée de douleur et de froid. Toutes les personnes qui croisent mon chemin jusqu’au bloc opératoire de la Pitié-Salpêtrière s’exclament “Oh mon Dieu !” en découvrant l’état de mon visage. Ils se demandent comment je suis restée en vie. Je suis opérée à deux reprises cette nuit-là.
Ma mâchoire, arrachée par une balle de kalachnikov, une arme dont l’État islamique a pu se procurer des milliers d’exemplaires grâce à sa puissance financière, est remplacée début 2016 par le péroné de ma jambe droite. Ma bouche est reconstruite avec la peau et la chair de ma jambe et diverses parties de mon corps. Je suis ce que mes chirurgiens appellent une “gueule cassée”, comme les soldats de la Première Guerre mondiale. Sauf que je n’étais pas au front.
J’étais dans une salle de concert, face à des terroristes dont l’ascension a été facilitée par des financements venant d’une entreprise française qui savait pertinemment à qui elle versait de l’argent. Dix ans de chirurgie. Cinquante-six opérations. Un bras délabré recassé plusieurs fois, reconstruit en partie avec les os de mon bassin. Un visage recomposé. Une dépendance totale puis partielle. Un retour à zéro. Et aujourd’hui encore, des greffes, des complications, des douleurs et un combat qui ne s’arrête pas.
Mon fils m’a vue revenir “toute cassée”, comme il dit. Il a perdu son insouciance. Il vit avec la colère, la peur, la méfiance, avec des questions auxquelles aucun parent ne peut répondre. Je tente de lui construire une vie stable malgré les soins, les opérations, les stigmates visibles et invisibles.
Je ne suis pas venue chercher la vengeance. Je n’ai pas de haine, aussi surprenant que cela puisse paraître. J’ai surtout l’incompréhension car je crois que ne pas savoir était devenu un choix. Un choix de fermer les yeux. Un choix de continuer malgré tout. Ce choix a eu pour nous des conséquences mortelles.
Ce qui peut vous sembler n’être qu’une ligne dans un budget, un tableau Excel, un compromis pour préserver une activité, un accord “nécessaire” dans un contexte difficile, devient sur le terrain des armes, des explosifs, des hommes recrutés, entraînés et financés. Devient des morts. Devient mon visage arraché. Devient la perte d’un père, d’un compagnon, d’un enfant, d’un frère, d’un ami. Devient une vie entière de souffrance, de chirurgies, de reconstruction.
L’État islamique n’est pas apparu par magie. Il a été nourri. Il a été renforcé. Et lorsque des entreprises collaborent, même indirectement, elles deviennent, volontairement ou non, un maillon de cette chaîne mortifère. Moi, je porte ce maillon dans ma chair.
Cette affaire ne se résume pas à des erreurs d’appréciation ni à des maladresses dans un contexte complexe. Elle pose une question essentielle, à la fois juridique et morale. Peut-on, au nom d’un intérêt économique, financer directement ou indirectement une organisation terroriste, en sachant, ou en choisissant d’ignorer, que cette organisation tue, torture, asservit et détruit. La réponse est non. Le droit le dit. La morale le dit. L’Histoire le dit.
Je suis debout. Mais à quel prix. Je continuerai à me battre, comme je le fais depuis dix ans. Ce procès doit établir, pour les victimes, pour la France et pour l’Histoire, cette vérité simple : le terrorisme prospère quand certains acceptent de l’alimenter. Ce financement a brisé trop de vies, traumatisé un pays et bouleversé la mienne à jamais. Je vous remercie de m’avoir écoutée... »
Gaëlle, survivante de l'attaque du Bataclan.
Témoignage à la barre, mercredi dernier, au procès de Lafarge et de ses anciens dirigeants.
J'espère que ça fera gamberger tous ceux qui perdent de vue les conséquences indirectes (mais très réelles) de leurs choix de business.
Je ne peux, parmi beaucoup d'autres exemples, m'empêcher de penser à Auchan et de son financement de la machine de guerre russe, mais aussi à l'indécence vertigineuse de Sarkozy et de ses fans, alors que 170 personnes sont mortes dans l'attentat du DC-10 d'UTA.
Ici, c'est de Daech qu'il s'agit, et de centaines et centaines de vies broyées. J'espère de tout mon être que Lafarge sera condamné.
« Avant de vous parler de ce que j’ai vécu au Bataclan, je dois commencer par quelque chose de personnel. Mon grand-père maternel, diplômé de l’École centrale de Paris en 1950, a travaillé quelques années chez Lafarge réfractaires comme directeur général adjoint. Rattaché au président, il était négociateur des accords internationaux. Il travaillait avec une exigence morale, un sens des responsabilités, une rigueur, une idée très claire de ce que signifie représenter, être le représentant d’une entreprise française dans le monde.
Savoir qu’aujourd’hui, plus de soixante-dix ans plus tard, cette même entreprise se retrouve accusée d’avoir financé ceux qui ont tué 130 personnes à Paris, mutilé des centaines d’autres, fait 70 orphelins et traumatisé notre pays. Savoir que ces décisions ont brisé ma vie, celle de mon fils et tant d’autres, il se retournerait dans sa tombe.
Si je me tiens aujourd’hui devant vous, c’est comme survivante grièvement blessée de l’attentat du Bataclan, mais aussi comme partie civile dans un procès où les décisions industrielles et financières de Lafarge sont accusées d’avoir contribué à armer et renforcer l’organisation qui a attaqué mon corps, détruit ma vie et tué mon compagnon.
J’aimerais essayer de vous faire comprendre comment des choix faits dans vos bureaux, à plusieurs centaines de kilomètres, se sont transformés en balles de kalachnikovs, en sang et en vies irrémédiablement brisées.
Le 13 novembre 2015, je rejoins mon compagnon, Mathieu Hoche, qui venait de fêter ses 37 ans. Mathieu était un père, un ami, un homme doux, curieux, passionné, un homme qui aurait dû vieillir et avancer dans la vie avec son fils et avec moi. Nous avons failli annuler ce concert mais avons tout fait pour y aller malgré nos contraintes. Nous avons pensé que ce serait dommage de le rater.
À ce moment-là, personne ne peut imaginer que des décisions prises par une entreprise française en Syrie allaient croiser notre route sous la forme de trois hommes endoctrinés, armés, entraînés, financés, motivés et équipés par l’État islamique. Quelques minutes après notre arrivée, nous tombons sous une pluie de balles.
Je me retrouve au sol, au milieu d’un tas de corps ensanglantés. J’ouvre les yeux, un homme lourdement armé m’enjambe et tire en direction de la fosse. Je l’entends crier qu’il “venge ses frères de Syrie”. La Syrie, ce territoire où l’État islamique a prospéré grâce à un soutien matériel et financier issu d’accords passés pour maintenir ouverte votre usine. C’est dans ce moment précis, au sol, au Bataclan, que des décisions économiques abstraites deviennent des tirs sur des corps vivants.
J’essaie d’écarter ce que je crois être un morceau de décor tombé sur mon visage. C’est en réalité la chaussure de la personne au-dessus de moi. Lorsque je touche ma joue, je comprends qu’elle a été arrachée et qu’elle pend le long de mon cou. Ma main s’enfonce dans ma bouche disparue pour retirer mes propres dents déchiquetées, pour ne pas tousser et attirer l’attention des terroristes, pour ne pas les avaler.
Sur mon ventre reposent deux morceaux de corps. Mon bras gauche est ouvert, l’os sorti à l’angle droit. Je suis consciente que je suis en train de mourir. À quelques centimètres, Mathieu ne me répond pas. Je me persuade qu’il fait le mort, comme moi, comme nous tous. Je réaliserai plus tard que sa vie s’est arrêtée là, à mes côtés.
Son fils de 9 ans a perdu son père. Pas à cause d’un accident, pas à cause d’une maladie, mais parce que des organisations terroristes ont reçu argent, soutien logistique et moyens d’imposer leur loi dans la région du monde où certaines entreprises occidentales ont choisi de négocier pour maintenir leur activité coûte que coûte et faire le choix du profit.
Je fais la morte durant deux heures trente. J’entends les gémissements et les supplications de se taire. Le temps n’existe plus. J’attends l’explosion finale. Je suis résignée à mourir dans cet enfer. Lorsque le policier de la BAC intervient, une explosion survient. Les débris qui retombent sur nous comme une pluie de confettis sont ceux du terroriste qui a explosé sur la scène.
Je suis extraite du Bataclan juste avant l’assaut. Je suis à moitié consciente, en mode survie, figée de douleur et de froid. Toutes les personnes qui croisent mon chemin jusqu’au bloc opératoire de la Pitié-Salpêtrière s’exclament “Oh mon Dieu !” en découvrant l’état de mon visage. Ils se demandent comment je suis restée en vie. Je suis opérée à deux reprises cette nuit-là.
Ma mâchoire, arrachée par une balle de kalachnikov, une arme dont l’État islamique a pu se procurer des milliers d’exemplaires grâce à sa puissance financière, est remplacée début 2016 par le péroné de ma jambe droite. Ma bouche est reconstruite avec la peau et la chair de ma jambe et diverses parties de mon corps. Je suis ce que mes chirurgiens appellent une “gueule cassée”, comme les soldats de la Première Guerre mondiale. Sauf que je n’étais pas au front.
J’étais dans une salle de concert, face à des terroristes dont l’ascension a été facilitée par des financements venant d’une entreprise française qui savait pertinemment à qui elle versait de l’argent. Dix ans de chirurgie. Cinquante-six opérations. Un bras délabré recassé plusieurs fois, reconstruit en partie avec les os de mon bassin. Un visage recomposé. Une dépendance totale puis partielle. Un retour à zéro. Et aujourd’hui encore, des greffes, des complications, des douleurs et un combat qui ne s’arrête pas.
Mon fils m’a vue revenir “toute cassée”, comme il dit. Il a perdu son insouciance. Il vit avec la colère, la peur, la méfiance, avec des questions auxquelles aucun parent ne peut répondre. Je tente de lui construire une vie stable malgré les soins, les opérations, les stigmates visibles et invisibles.
Je ne suis pas venue chercher la vengeance. Je n’ai pas de haine, aussi surprenant que cela puisse paraître. J’ai surtout l’incompréhension car je crois que ne pas savoir était devenu un choix. Un choix de fermer les yeux. Un choix de continuer malgré tout. Ce choix a eu pour nous des conséquences mortelles.
Ce qui peut vous sembler n’être qu’une ligne dans un budget, un tableau Excel, un compromis pour préserver une activité, un accord “nécessaire” dans un contexte difficile, devient sur le terrain des armes, des explosifs, des hommes recrutés, entraînés et financés. Devient des morts. Devient mon visage arraché. Devient la perte d’un père, d’un compagnon, d’un enfant, d’un frère, d’un ami. Devient une vie entière de souffrance, de chirurgies, de reconstruction.
L’État islamique n’est pas apparu par magie. Il a été nourri. Il a été renforcé. Et lorsque des entreprises collaborent, même indirectement, elles deviennent, volontairement ou non, un maillon de cette chaîne mortifère. Moi, je porte ce maillon dans ma chair.
Cette affaire ne se résume pas à des erreurs d’appréciation ni à des maladresses dans un contexte complexe. Elle pose une question essentielle, à la fois juridique et morale. Peut-on, au nom d’un intérêt économique, financer directement ou indirectement une organisation terroriste, en sachant, ou en choisissant d’ignorer, que cette organisation tue, torture, asservit et détruit. La réponse est non. Le droit le dit. La morale le dit. L’Histoire le dit.
Je suis debout. Mais à quel prix. Je continuerai à me battre, comme je le fais depuis dix ans. Ce procès doit établir, pour les victimes, pour la France et pour l’Histoire, cette vérité simple : le terrorisme prospère quand certains acceptent de l’alimenter. Ce financement a brisé trop de vies, traumatisé un pays et bouleversé la mienne à jamais. Je vous remercie de m’avoir écoutée... »
Gaëlle, survivante de l'attaque du Bataclan.
Témoignage à la barre, mercredi dernier, au procès de Lafarge et de ses anciens dirigeants.