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Samir Nasri et les livraisons Deliveroo

Posté : 06 avr. 2026, 10:16
par paul
Quand 212 livraisons Deliveroo trahissent une résidence fictive à Dubaï : le fisc rattrape Samir Nasri

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Il croyait avoir trouvé la parade idéale : déclarer sa résidence fiscale à Dubaï, aux Émirats arabes unis, et ainsi échapper à l'impôt français sur ses revenus de consultant. Sauf que l'administration fiscale française, méthodique et déterminée, a épluché chaque détail de sa vie quotidienne. Et c'est finalement une application de livraison de repas qui a contribué à faire s'effondrer la construction.

Samir Nasri, 38 ans, ancien milieu offensif de l'équipe de France comptant 41 sélections, et actuellement consultant au Canal Champions Club, se retrouve au cœur d'un contentieux fiscal massif. Selon une enquête publiée par Les Échos et confirmée par une décision du tribunal judiciaire de Paris en date du 12 mars 2026, le Trésor public lui réclame la somme de 5,51 millions d'euros. Le détail des sommes est sans appel : 5,25 millions d'euros de rappels d'impôt sur le revenu pour la période 2020-2022, auxquels s'ajoutent 82 000 euros de rappels d'impôt sur la fortune immobilière au titre des années 2019 à 2025.

212 repas parisiens qui coûtent cher
Le chiffre a circulé partout et dit beaucoup sur la méthode du fisc : en 2022 seulement, Samir Nasri aurait commandé 212 repas via l'application Deliveroo, tous livrés à une adresse parisienne. Anecdotique en apparence, ce détail n'est qu'un élément parmi un faisceau d'indices bien plus solide que l'administration a constitué patiemment.

Car les enquêteurs ne se sont pas contentés de surveiller les dîners commandés. Ils ont épluché les relevés des compagnies aériennes, qui révèlent que l'ancien international a séjourné en France entre 126 et 208 jours par an entre 2021 et 2023, contre seulement 42 à 124 jours aux Émirats arabes unis. Ils ont également constaté qu'il possédait trois biens immobiliers sur le territoire national, qu'il détenait des participations dans des sociétés françaises entre 2020 et 2022, et qu'il était lié par un contrat professionnel avec Canal+ impliquant l'enregistrement de 40 à 45 émissions entre septembre 2021 et juin 2022. Autrement dit, le centre réel de sa vie professionnelle et personnelle se situait bel et bien à Paris, quoi qu'en disent ses déclarations officielles.

Sur le fondement de l'ensemble de ces éléments, l'administration fiscale a conclu que le "centre des intérêts vitaux" de Samir Nasri était en France, et non aux Émirats. C'est ce critère, central en droit fiscal international, qui détermine la résidence fiscale effective d'un contribuable.

Des mesures conservatoires inédites
Pour s'assurer du recouvrement de la créance avant même qu'un titre exécutoire ne soit prononcé, le Trésor public a frappé fort dès l'été 2025. Il a obtenu l'hypothèque judiciaire d'un bien immobilier parisien appartenant à Nasri, ainsi que la saisie de ses comptes bancaires détenus notamment auprès de la banque Edmond de Rothschild. L'avocat fiscaliste Lyès Kaci, interrogé par Les Échos, a souligné le caractère inhabituel de cette procédure : déclencher des saisies conservatoires avant même la notification officielle de la proposition de rectification témoigne de la solidité du dossier aux yeux de l'administration.

La proposition de rectification a finalement été notifiée à Samir Nasri début mars 2025. Il disposait alors de 30 jours pour la contester.

La défense se défend, mais la justice maintient la pression
Du côté de l'ancien footballeur, on conteste vigoureusement. Ses avocats dénoncent une "insécurité juridique" et ont interjeté appel de la décision du tribunal validant les mesures conservatoires. Nasri fait valoir que ses revenus français sont déjà taxés, et invoque ses liens bancaires avec le Royaume-Uni, où il a longtemps évolué sous les couleurs d'Arsenal puis de Manchester City. Il a soutenu que le Royaume-Uni avait l'exclusivité de sa fiscalité avant son installation aux Émirats. Ses avocats précisent également que la nature exacte des revenus visés par le redressement n'est pas encore établie, et que les traités fiscaux bilatéraux pourraient protéger une partie des sommes concernées.

Mais à ce stade, la justice a validé les mesures conservatoires, laissant le dossier suivre son cours jusqu'à un jugement sur le fond.

Si le redressement est finalement confirmé et l'appel rejeté, Nasri ne s'acquittera pas seulement des 5,51 millions d'euros. En cas de manquement délibéré, le fisc peut appliquer une majoration de 40 %. En cas de fraude caractérisée, ce taux peut grimper à 80 %.

L'eldorado fiscal de Dubaï : un mirage pour ceux qui restent en France
L'affaire Nasri n'est pas un cas isolé. Depuis plusieurs années, Dubaï est devenue la destination prisée de nombreux Français fortunés — sportifs, influenceurs, entrepreneurs — attirés par l'absence totale d'impôt sur le revenu dans les Émirats arabes unis. Mais l'administration française a clairement durci ses contrôles, et le dossier Nasri illustre parfaitement la limite de ces constructions fiscales : il ne suffit pas d'avoir un visa émirati et un appartement là-bas pour être reconnu comme résident fiscal à Dubaï. Encore faut-il y vivre réellement.

Cette affaire pose, une fois de plus, la question de l'équité fiscale. Pendant que des millions de salariés, de fonctionnaires, d'artisans et d'ouvriers paient leurs impôts à la source sans pouvoir y couper, certains fortunés construisent des montages leur permettant, pendant des années, de soustraire d'immenses revenus à la solidarité nationale. Le fisc qui scrute les commandes Deliveroo pour démontrer qu'un ex-footballeur multimillionnaire habite bien à Paris plutôt qu'à Dubaï : voilà l'image du système. Elle est saisissante.

Sources : Les Échos, Libération