2 mai 2027 — 20 heures.
Jordan Bardella apparaît à l’écran.
52,7 %.
Il est élu président de la République.
Sur les plateaux, on parle de « révolution populaire ». Dans les beaux quartiers, personne ne semble vraiment inquiet. Les grandes fortunes savent lire un scrutin. Elles regardent moins les slogans que les votes à l’Assemblée.
Elles savent que le RN s’est opposé au rétablissement de l’ISF, à la taxe Zucman visant les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros et à une taxation renforcée des très hauts revenus et des très grosses successions. Elles savent aussi qu’il s’est abstenu sur les superdividendes.
Le candidat des oubliés vient d’être élu.
Les ultra-riches, eux, peuvent dormir tranquilles.
Les cent premiers jours
Bardella promet de remettre de l’ordre dans les finances publiques.
Très vite, pourtant, les ministères renforcent leurs cabinets, recrutent de nouveaux conseillers et augmentent les budgets consacrés à la communication présidentielle.
Ce ne sont pas des dépenses, explique-t-on.
C’est « restaurer l’autorité de l’État ».
Puis viennent les mesures économiques.
Les grandes entreprises obtiennent de nouvelles baisses d’impôts de production, des exonérations de cotisations et différentes aides à la compétitivité. En contrepartie, elles promettent d’investir et de créer des emplois.
Certaines tiennent parole.
D’autres encaissent les aides, distribuent des dividendes, rachètent leurs propres actions… puis annoncent un plan social quelques mois plus tard.
Lorsque l’opposition demande le remboursement des aides publiques, le gouvernement refuse.
Il ne faudrait pas « envoyer un mauvais signal aux investisseurs ».
Le signal envoyé aux salariés, lui, ne semble poser aucun problème.
La grande expulsion
Le gouvernement lance ensuite sa mesure phare : reprendre le contrôle de l’immigration.
Les contrôles se multiplient. Les titres de séjour sont moins renouvelés. Le regroupement familial est restreint. Certaines régularisations disparaissent. Les éloignements sont accélérés.
Les chaînes d’information retransmettent les départs.
« La France reprend le contrôle. »
Au début, le succès politique est immédiat.
Puis arrive le lundi matin.
Dans les cuisines des restaurants, il manque des plongeurs et des commis. Dans les hôtels, certaines chambres restent fermées. Sur les chantiers, les délais s’allongent. Dans l’agriculture, des récoltes restent sur pied. Les entreprises de nettoyage refusent des contrats faute de personnel. Les personnes âgées attendent des aides à domicile qui ne viennent plus.
Pendant des années, l’économie française avait bénéficié d’une réalité dont on parlait peu : une partie des emplois les plus pénibles reposait sur des travailleurs étrangers acceptant des salaires faibles, des horaires difficiles et des conditions de travail que beaucoup de Français refusaient — et à juste titre.
Le RN avait promis que les Français reprendraient ces emplois.
Les Français répondent simplement :
— D’accord. Mais pas pour 1 400 euros, six jours sur sept, avec le dos détruit à cinquante ans.
Les salaires commencent donc à augmenter.
Mais les entreprises doivent faire un choix.
Certaines augmentent leurs prix. D’autres réduisent leur activité. Quelques-unes ferment.
Le restaurant devient plus cher. Les fruits aussi. Les chantiers prennent du retard. Le coût des établissements pour personnes âgées augmente.
Le gouvernement accuse l’inflation mondiale.
Puis, discrètement, les grands patrons viennent demander des exceptions.
On invente alors les « visas temporaires sectoriels » pour les métiers en tension.
Des travailleurs étrangers peuvent revenir.
Mais leur situation est différente.
Leur titre de séjour dépend de leur emploi. Leurs droits sont limités. Leur avenir dépend de leur employeur.
L’immigration n’a donc pas disparu.
Elle est devenue plus précaire.
Plus docile.
Plus facile à renvoyer.
L’étranger n’est finalement acceptable que lorsqu’il travaille, ne réclame rien et repart avant de demander des droits.
Le trou dans les comptes
Pendant ce temps, les finances publiques commencent à déraper.
Les baisses d’impôts n’ont pas généré les recettes promises. Le ralentissement économique réduit la TVA et les cotisations. Les opérations d’expulsion coûtent cher. Les contrôles mobilisent policiers, fonctionnaires et places de rétention.
Les tensions avec Bruxelles inquiètent les marchés.
La dette devient plus chère.
Il faut trouver de l’argent.
Le gouvernement pourrait taxer davantage les patrimoines gigantesques, les holdings familiales, les superdividendes ou les très grosses successions.
Mais il a déjà voté contre.
Il faut donc chercher ailleurs.
Chez ceux qui ne peuvent pas déplacer leur patrimoine au Luxembourg.
Les chômeurs.
Les malades.
Les locataires.
Les retraités modestes.
Les salariés.
Les remboursements médicaux diminuent. L'indemnisation du chômage devient plus difficile. Des postes disparaissent dans les écoles. Les collectivités voient leurs dotations réduites. Des services hospitaliers ferment la nuit.
Le gouvernement appelle cela du « courage budgétaire ».
Les élus, eux, continuent de bénéficier de leurs indemnités, de leurs cabinets et de leurs frais de représentation.
Certains les augmentent même légalement dès leur arrivée au pouvoir.
Gouverner exige, expliquent-ils, une rémunération à la hauteur des responsabilités.
Pour une infirmière, une augmentation de salaire risquerait de nourrir l’inflation.
Pour un élu, c’est la dignité de la fonction.
Les pesticides de la souveraineté
Vient ensuite la grande réforme agricole.
Au nom de la souveraineté alimentaire, le gouvernement facilite l’utilisation de certains pesticides.
Les industriels promettent un encadrement strict.
Les opposants sont accusés de préférer les insectes aux agriculteurs.
La première année, certains rendements progressent.
Le ministre pose devant un champ et parle de victoire historique.
Puis le temps passe.
Les apiculteurs constatent davantage de pertes. Les pollinisateurs diminuent dans certaines régions. Des résidus sont retrouvés plus régulièrement dans l’eau et les aliments.
Les scientifiques évoquent des risques environnementaux et des incertitudes sanitaires.
Mais rien n’est assez spectaculaire pour faire la une.
Un pesticide ne tue pas comme une balle.
Il produit des probabilités, des statistiques, des pathologies possibles.
Et des familles auxquelles on explique qu’il est impossible de démontrer avec certitude quelle exposition est responsable de quelle maladie.
Les bénéfices étaient immédiats.
Les conséquences viendront plus tard.
Les responsables, eux, auront déjà changé de ministère.
Vos papiers, même derrière un pseudonyme
Après plusieurs affaires de cyberharcèlement, le gouvernement reprend une vieille idée : chaque compte en ligne doit être rattaché à une identité réelle accessible aux autorités.
Le pseudonyme reste autorisé.
L’anonymat, lui, disparaît.
Le gouvernement assure que le dispositif ne servira qu’à lutter contre le terrorisme, la pédocriminalité et le harcèlement.
Difficile de s’y opposer.
Qui voudrait être présenté comme le défenseur des pédocriminels ?
Puis la liste des infractions s’élargit.
Menaces contre les élus.
Désinformation.
Atteinte aux intérêts de la nation.
Incitation au désordre.
Harcèlement institutionnel.
Un syndicaliste est convoqué pour une publication.
Une fonctionnaire est sanctionnée après avoir dénoncé anonymement les conditions de travail dans son service.
Un salarié perd son emploi après avoir critiqué un ministre.
Des militants découvrent que leurs anciens comptes sont désormais reliés à leur identité.
Personne n’a officiellement interdit de parler.
On a simplement rendu la parole plus risquée.
Alors les gens apprennent à se taire.
Quatre ans plus tard
Je retourne dans le même bar.
Le serveur a changé.
Il possède désormais un visa de travail temporaire.
Il ne réclame pas ses heures supplémentaires.
Il sait qu’une perte d’emploi pourrait entraîner la perte de son titre de séjour.
Le patron me montre ses factures.
— Avant, j’avais trois personnes en cuisine. Maintenant, j’en ai deux. Les clients trouvent tout trop cher et le gouvernement nous explique que l’économie va mieux.
À la télévision, Jordan Bardella inaugure une usine financée à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros d’argent public.
Le groupe promet des emplois.
Trois mois plus tard, une partie de la production est transférée en Pologne.
Je demande alors à un électeur du RN :
— Alors ? Elle va mieux, la France ?
Il regarde son café.
3,50 euros.
— Ils n’ont pas pu appliquer leur programme. Bruxelles, les juges et la gauche les empêchent de gouverner.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable piège.
Quand les travailleurs étrangers disparaissent, les entreprises réclament leur retour — mais sans leurs droits.
Quand les salaires augmentent, les prix augmentent avec eux.
Quand les aides publiques finissent en dividendes, on accuse les chômeurs.
Quand les comptes publics dérapent, on ferme un service public.
Quand les pesticides produisent leurs conséquences, on demande davantage de temps pour établir les preuves.
Quand les citoyens protestent, on les identifie.
Et lorsque le RN échoue, il ne remet pas son programme en question.
Il cherche un responsable.
Toujours un responsable.
La démocratie était toujours là
Je pensais découvrir une dictature spectaculaire.
Des militaires dans les rues.
Des journaux interdits.
Une police politique.
J’ai découvert quelque chose de beaucoup plus banal.
Des autorisations refusées.
Des fichiers administratifs.
Des aides supprimées.
Des contrôles discriminatoires.
Des lits d’hôpital fermés.
Des emplois subventionnés avant d’être délocalisés.
Des travailleurs étrangers devenus interchangeables.
Des médias rachetés ou privatisés.
Et surtout, des citoyens qui regardent autour d’eux avant de parler.
La démocratie existait toujours.
On votait encore.
Les élections avaient toujours lieu.
Les institutions existaient encore.
Mais les risques n’étaient plus les mêmes pour tout le monde.
Les ultra-riches ne risquaient presque rien.
Les salariés risquaient leur emploi.
Les étrangers risquaient leur titre de séjour.
Les opposants risquaient une visite.
Le RN avait promis de protéger les Français de ceux qui venaient d’en bas.
Pendant que tout le monde regardait vers le bas,
ceux d’en haut avaient vidé les caisses.
Je reviens du futur, le RN gouverne la France
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